Modeste Mutinga : « Le transfert des eaux congolaises vers le Lac Tchad est inacceptable »

Par GERVAIS BISIMWA / Avec AFP

Eviter la disparition du Lac Tchad, telle a été la question centrale de Transaqua, une conférence organisée par le gouvernement nigérian et l’Unesco, qui a réuni des dizaines d’experts et diplomates à Abuja du 26 au 28 février 2018. Objectif : creuser un canal de 2.600 km depuis la République démocratique du Congo (RDC), en passant par la Centrafrique, pour remplir le lac Tchad asséché.

C’est un vieux projet imaginé en 1982 par le cabinet d’ingénierie et de conseil italien Bonifica, qui n’a jamais vu le jour. Il impliquerait d’immense défis techniques et financiers à relever, s’il venait à être réalisé. C’est l’arrivée d’un partenaire chinois, la Power Construction Corporation of China (PowerChina), qui a signé un accord en 2017 avec la société à l’origine du projet, qui a récemment relancé les espoirs et les critiques autour de ce projet qui suscite de nombreuses réactions.

Pour ses partisans, Transaqua est le seul moyen de faire face à l’actuelle crise humanitaire et environnementale.
« Le transfert d’eau entre les différents bassins (hydrographiques) n’est pas une option mais une nécessité », a déclaré Sanusi Abdullahi, secrétaire exécutif de la Commission du bassin du lac Tchad, qui supervise l’utilisation de l’eau et des ressources naturelles.
« Nous sommes confrontés à la possibilité que le lac Tchad disparaisse et ce serait catastrophique pour l’ensemble du continent africain ».

Peu d’informations ont filtré sur l’accord qui lie aujourd’hui le cabinet italien au géant PowerChina, hormis que ce dernier a été chargé de conduire une étude de faisabilité.

« Nous travaillons sur des projets ici et nous voulons endosser une responsabilité sociale », a déclaré Ziping Huang, ingénieur chez PowerChina.

De fortes résistances à Kinshasa

Ce projet qui pourrait coûter jusqu’à 14 milliards de dollars (11,5 milliards d’euros), suscite de fortes résistances à Kinshasa.

Le transfert des eaux congolaises vers le lac Tchad est « inacceptable », a réagi au téléphone le sénateur d’un parti d’opposition, Modeste Mutinga, auteur du livre « La guerre de l’eau à la porte de la RDC ».

Cela reviendrait à « perturber le débit du fleuve Congo avec des conséquences sur les écosystèmes en RDC », a-t-il expliqué à l’AFP. « On ne doit pas chercher à résoudre un problème dans un coin et en créer ici en RD Congo ».

Même réaction chez le député de la majorité Bavon N’Sa Mputu Elima, ex-ministre de l’Environnement, pour qui « il faut résoudre les problèmes au niveau du bassin du lac Tchad: l’usage abusif de l’eau par des éleveurs tchadiens, accroitre l’hydraulicité des rivières qui alimentent ce lac en eau par l’entretien des berges ».

Des défis sécuritaires ne facilitent pas ce projet

Les défis techniques et sécuritaires qu’implique un projet comme Transaqua sont également décourageants. Le gigantesque canal devrait traverser plusieurs pays à la géographie changeante et empêtrés dans une instabilité chronique.

Outre les combattants de Boko Haram établis autour du lac Tchad, la Centrafrique, notamment, est dévastée par des années de guerre et les exactions des groupes armés qui contrôlent de vastes régions.

Et même si le temps presse à l’allure où les eaux du lac disparaissent, Ziping Huang, de PowerChina, reconnait que lancer un tel projet avec la situation sécuritaire qui prévaut aujourd’hui dans la région est « au-delà de l’imagination de notre compagnie ».

Reste une autre difficulté : faire coopérer les quatre pays riverains du lac. « Ces pays doivent coopérer s’ils veulent faire face à ces risques transnationaux, il n’y a tout simplement pas d’autre moyen de le faire », souligne Florian Krampe, du programme sur le changement climatique et les risques de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI).

Le lac Tchad – à cheval sur le Cameroun, le Niger, le Nigeria et le Tchad – est depuis quelques années synonyme de Boko Haram, dont l’insurrection jihadiste a ravagé la région.

Mais les changements climatiques et la très mauvaise gestion des ressources hydrauliques ont provoqué un déclin considérable. Le lac a perdu 90% de sa superficie en 40 ans.

Les quelques 40 millions de personnes vivant autour et sur le lac sont parmi les plus pauvres au monde, l’ONU estimant qu’un quart d’entre elles ont besoin d’aide alimentaire pour survivre.

Le groupe jihadiste a profité de cette vulnérabilité pour recruter des milliers d’agriculteurs et de pêcheurs coupés de leurs moyens de subsistance et établir des bases arrière sur les îles du lac.

COMMENTS

Leave a Comment